La fiche de cours
Résumé en cinq points
- Le propre, selon Aristote, appartient à une seule espèce et à tous ses membres sans exprimer son essence. La tradition définit l'homme comme animal raisonnable, et remarque qu'il est le seul qui rit.
- Raison et langage, chez Aristote, Descartes et Pascal, technique, chez Platon, Aristote et Bergson, culture, chez Lévi-Strauss, liberté et perfectibilité, chez Rousseau et Pic de la Mirandole, sont les grands candidats au propre de l'homme.
- Sartre et Arendt préfèrent parler de condition humaine plutôt que de nature humaine. L'homme se définit par ce qu'il fait et par les conditions de son existence.
- Montaigne, Darwin et l'éthologie contemporaine soutiennent une continuité entre l'homme et les animaux, et l'histoire montre que les définitions de l'homme ont servi à exclure des humains.
- Le propre de l'homme est plus solide compris comme une tâche que comme un fait. Les machines qui parlent obligent à le chercher dans la conscience, l'intention et la responsabilité plutôt que dans la performance.
Pourquoi ce chapitre
Parmi les sens du mot humanité, l'un désigne ce qui fait qu'un être est humain, l'essence ou la qualité d'homme. Chercher le propre de l'homme, c'est chercher ce trait qui appartiendrait à tous les hommes et à eux seuls. La question est au cœur du thème, car beaucoup de sujets la supposent, « Qu'est-ce qui distingue l'humanité ? », « L'homme est-il un animal comme les autres ? », « L'humanité est-elle une nature ou une tâche ? ». Elle a aussi des enjeux pratiques considérables. Toute définition de l'humain trace une frontière, et l'histoire montre que ces frontières ont servi à exclure des êtres humains de l'humanité. Enfin, la question est aujourd'hui relancée par l'éthologie, qui découvre chez les animaux des capacités qu'on croyait humaines, et par les machines, qui imitent le langage et le raisonnement.
La notion de propre
Définition, propre, accident
Aristote, dans les Topiques, distingue plusieurs manières dont un prédicat peut se rapporter à un sujet. La définition exprime l'essence de la chose. Le propre appartient à une seule espèce et à tous ses membres, et peut être échangé avec le nom de l'espèce, sans pour autant exprimer son essence. Le genre est ce qui est commun à plusieurs espèces. L'accident peut appartenir ou non à la chose. L'exemple classique de propre est la capacité d'apprendre la grammaire, qui n'appartient qu'à l'homme sans dire ce qu'il est.
La définition traditionnelle de l'homme procède par genre et différence spécifique. L'homme est un animal, c'est son genre, raisonnable, c'est sa différence. La formule « animal raisonnable » vient de cette tradition aristotélicienne transmise par les commentateurs latins et médiévaux.
Deux questions distinctes
Chercher le propre de l'homme soulève deux questions à ne pas confondre. Une question de fait, existe-t-il un trait que seuls les humains possèdent ? Une question de valeur, ce trait fonde-t-il une supériorité, une dignité, des droits particuliers ? On peut répondre oui à la première et discuter la seconde, ou l'inverse.
Le rire
Aristote remarque, dans le traité Des parties des animaux, que l'homme est le seul animal qui rit. Rabelais reprend l'idée dans l'avis au lecteur de Gargantua, en écrivant que rire est le propre de l'homme. Henri Bergson, dans Le Rire, en 1900, observe qu'il n'y a de comique que de l'humain. L'exemple montre qu'un propre peut être un trait apparemment secondaire, révélateur d'une capacité plus profonde, prendre de la distance, juger, vivre en société.
Les traits distinctifs proposés
La raison
La raison est le candidat le plus ancien. Pour Aristote, dans la Politique, l'homme est par nature un animal politique, et il l'est plus que les abeilles ou les animaux grégaires parce qu'il est le seul à posséder le logos, à la fois raison et parole. Les animaux ont la voix, qui exprime le plaisir et la douleur, l'homme a le logos, qui manifeste l'utile et le nuisible, le juste et l'injuste. Raison, langage et vie politique sont ainsi liés dès l'origine.
Descartes, au début du Discours de la méthode, en 1637, affirme que le bon sens, ou la raison, est la chose du monde la mieux partagée, et qu'elle est tout entière en chacun. Pascal, dans les Pensées, fait de la pensée la grandeur de l'homme. L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. L'univers peut l'écraser, mais il sait qu'il meurt, et l'univers ne sait rien de l'avantage qu'il a sur lui.
Kant, dans l'Anthropologie du point de vue pragmatique, souligne que le pouvoir de dire je, d'avoir conscience de soi, élève l'homme au-dessus des autres vivants et fait de lui une personne.
Le langage
Descartes, dans la cinquième partie du Discours de la méthode, propose deux critères pour distinguer l'homme de l'animal et de la machine. Le premier est le langage. Une machine ou une pie peuvent proférer des mots, mais aucune ne peut les agencer de façon à répondre au sens de tout ce qui se dit en sa présence. Le second est la raison, instrument universel, alors que les organes d'une machine ou l'instinct d'un animal ne valent que pour des actions particulières. Le langage humain est donc créatif, adapté à des situations toujours nouvelles.
Le linguiste Émile Benveniste, en 1952, compare la danse des abeilles, décrite par Karl von Frisch, au langage humain. Le message des abeilles transmet une information précise, mais il n'appelle pas de réponse, ne se décompose pas en éléments recombinables et ne peut pas porter sur un autre message. Le langage humain, lui, est un système de signes qui permet le dialogue et parle de lui-même.
La technique
Dans le Protagoras de Platon, le mythe de Prométhée raconte qu'Épiméthée a distribué toutes les qualités aux animaux et n'a rien laissé à l'homme, nu et sans défense. Prométhée vole alors le feu et le savoir technique pour les lui donner. L'homme se définit par un manque, que la technique compense. Aristote répond, dans Des parties des animaux, qu'il ne faut pas dire que l'homme est le plus intelligent parce qu'il a des mains, comme le soutenait Anaxagore, mais qu'il a des mains parce qu'il est le plus intelligent. La main est l'outil des outils, capable de tout faire.
Bergson, dans L'Évolution créatrice, en 1907, propose de définir l'espèce humaine comme homo faber plutôt que comme homo sapiens, l'intelligence étant d'abord la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils.
Objection. Les primatologues ont observé l'usage d'outils chez les animaux, comme les chimpanzés observés par Jane Goodall au début des années 1960, qui utilisent des brindilles pour pêcher des termites. Le critère se déplace alors vers la fabrication d'outils pour faire d'autres outils, l'accumulation des techniques et leur transmission.
La culture
La culture désigne tout ce que l'homme ajoute à la nature, et qui se transmet par apprentissage et non par hérédité, langues, techniques, règles, croyances, arts. Claude Lévi-Strauss, dans Les Structures élémentaires de la parenté, en 1949, cherche le passage de la nature à la culture. Il le trouve dans la prohibition de l'inceste, règle universelle comme un fait de nature, mais règle, donc fait de culture. La culture se définit alors par la règle.
Objection. L'éthologie décrit des traditions animales, des comportements appris et transmis propres à certains groupes, comme le lavage des patates douces observé chez des macaques japonais de l'île de Koshima dans les années 1950. On parle parfois de cultures animales. Le débat porte alors sur le degré, l'accumulation et la diversité des cultures humaines, sans équivalent connu.
La liberté et la perfectibilité
Rousseau, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, en 1755, refuse de fonder la différence entre l'homme et l'animal sur l'entendement, où il ne voit qu'une différence de degré. Il la place dans la qualité d'agent libre, l'homme pouvant acquiescer ou résister à ce que la nature lui commande, et surtout dans la perfectibilité, faculté de se perfectionner qui se développe dans l'espèce comme dans l'individu. Cette faculté est ambiguë, car elle est aussi la source des malheurs et des vices de l'homme.
Pic de la Mirandole, dans le Discours sur la dignité de l'homme, en 1486, imagine Dieu disant à Adam qu'il ne lui a assigné aucune place fixe, afin qu'il se façonne lui-même, pouvant dégénérer vers les bêtes ou se régénérer vers les réalités divines. La dignité de l'homme tient à cette indétermination.
Kant, dans ses leçons de pédagogie, affirme que l'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. L'humanité n'est pas seulement donnée, elle est à accomplir.
Nature humaine ou condition humaine
L'idée de nature humaine
Parler de nature humaine, c'est affirmer qu'il existe une essence stable, commune à tous les hommes, qui fixe leurs besoins, leurs capacités et leur fin. Cette idée fonde une morale et une politique, on peut juger ce qui est conforme à la nature de l'homme. Elle fonde aussi l'universalisme, puisque tous partagent cette nature. Montaigne l'exprime à sa manière dans les Essais, au chapitre « Du repentir », quand il écrit que chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition.
L'existence précède l'essence
Jean-Paul Sartre, dans L'existentialisme est un humanisme, en 1946, conteste l'idée de nature humaine. Pour un objet fabriqué, l'essence précède l'existence, l'artisan a une idée du coupe-papier avant de le produire. Pour l'homme, s'il n'y a pas de Dieu pour le concevoir, l'existence précède l'essence. L'homme existe d'abord, puis se définit par ses actes. Il n'y a pas de nature humaine, mais une condition humaine, c'est-à-dire l'ensemble des limites qui définissent la situation de tout homme, être dans le monde, y travailler, y être au milieu des autres, y être mortel.
La condition humaine selon Arendt
Hannah Arendt, dans Condition de l'homme moderne, en 1958, distingue aussi la condition humaine de la nature humaine. La condition humaine désigne les conditions dans lesquelles la vie a été donnée à l'homme, la vie biologique, la mondanité, la pluralité, la natalité, la mortalité, et les activités qui y répondent, le travail, l'œuvre et l'action. Elle doute qu'on puisse jamais définir la nature humaine, car on ne pourrait le faire que d'un point de vue extérieur à l'homme.
Grandeur et misère
Pascal refuse de choisir entre les définitions exaltantes et les définitions humiliantes. L'homme est à la fois grand et misérable, et il est dangereux de lui faire voir l'une sans l'autre. Il écrit que l'homme n'est ni ange ni bête, et que qui veut faire l'ange fait la bête. Le propre de l'homme serait alors cette position intermédiaire et inquiète.
Critiques de l'idée d'un propre de l'homme
La continuité avec l'animal
Montaigne, dans l'« Apologie de Raymond Sebond », ironise sur la présomption humaine et prête aux animaux raisonnement et communication. Il se demande, quand il joue avec sa chatte, si elle ne fait pas de lui son passe-temps plus que lui d'elle. Darwin, dans La Filiation de l'homme, en 1871, soutient que la différence mentale entre l'homme et les animaux supérieurs, si grande soit-elle, est une différence de degré et non de nature. L'éthologie contemporaine a multiplié les exemples de capacités partagées, outils, communication, traditions, empathie.
Jacques Derrida, dans L'animal que donc je suis, et Élisabeth de Fontenay, dans Le Silence des bêtes, en 1998, critiquent la catégorie même de « l'animal » au singulier, qui rassemble des êtres très différents pour les opposer en bloc à l'homme.
Les exclusions produites par les définitions
Toute définition de l'homme peut servir à retrancher des humains de l'humanité. Aristote justifie l'esclavage par nature, en jugeant certains hommes seulement capables de percevoir la raison sans la posséder pleinement. La colonisation s'est appuyée sur l'idée de peuples sauvages, moins humains. Lévi-Strauss, dans Race et histoire, en 1952, retourne l'accusation. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie. Refuser l'humanité à d'autres est un comportement universellement humain, et c'est lui qui est barbare.
Les témoignages des camps montrent l'enjeu extrême de la question. Robert Antelme, dans L'Espèce humaine, en 1947, affirme que les bourreaux ne peuvent pas faire que leurs victimes cessent d'appartenir à l'espèce humaine. L'appartenance à l'humanité ne dépend d'aucun critère de performance.
La fin de l'homme
Michel Foucault, à la fin de Les Mots et les Choses, en 1966, écrit que l'homme est une invention récente de notre pensée, et peut-être proche de sa fin. Il vise la figure de l'homme comme objet des sciences humaines, née selon lui à la fin du XVIIIe siècle. L'anthropologue Philippe Descola, dans Par-delà nature et culture, en 2005, montre que l'opposition tranchée entre nature et culture, et donc entre l'homme et les autres vivants, n'est qu'une manière parmi d'autres d'organiser le monde, qu'il nomme le naturalisme, propre à l'Occident moderne.
Les machines
Alan Turing, en 1950, propose de remplacer la question « les machines peuvent-elles penser ? » par un jeu d'imitation. Une machine qui converserait sans qu'on puisse la distinguer d'un humain devrait être dite intelligente. Les systèmes d'intelligence artificielle capables de produire du langage relancent aujourd'hui le critère cartésien. Ils répondent de façon adaptée à ce qui se dit. Mais comprennent-ils ce qu'ils disent ? Le débat porte désormais sur la conscience, l'intention, le corps, l'expérience vécue, plutôt que sur la performance.
Enjeux et pistes de problématisation
Le propre de l'homme peut être compris comme un fait, que l'observation confirme ou réfute, ou comme une tâche, que chacun et chaque société doivent accomplir. Dans le premier cas, les découvertes de l'éthologie et de l'informatique le rendent fragile. Dans le second, il résiste mieux, car il ne dépend pas d'une performance mais d'une exigence, cultiver sa raison, sa liberté, son humanité morale. Il faut enfin distinguer la supériorité de l'homme, souvent affirmée, et sa responsabilité, qui découle de ses capacités sans lui conférer de droit sur les autres vivants.
Exemples de sujets. « Qu'est-ce qui distingue l'humanité ? ». « L'homme est-il un animal comme les autres ? ». « L'humanité est-elle une nature ou une tâche ? ». « Peut-on définir l'homme ? ». « Le langage est-il le propre de l'homme ? ».
Ce qu'il faut savoir mobiliser en dissertation
- La distinction aristotélicienne entre définition, propre, genre et accident, et la formule de l'animal raisonnable.
- Les grands candidats au propre de l'homme, raison, langage, technique, culture, liberté et perfectibilité, avec pour chacun un auteur précis et une objection.
- L'opposition entre nature humaine et condition humaine, avec Sartre et Arendt.
- La thèse continuiste de Darwin et les critiques de la catégorie d'animal.
- L'usage exclusif des définitions de l'homme, et la formule de Lévi-Strauss sur le barbare.
- Le renouvellement du problème par les machines et l'intelligence artificielle.
Fiche rédigée à partir du programme officiel de lettres et philosophie des classes préparatoires économiques et commerciales (2021), qui fixe en seconde année l'étude d'un thème renouvelé chaque année, et de l'arrêté du 22 avril 2026, qui retient pour l'année 2026-2027 le thème « L'humanité ». Le programme ne fixe aucune œuvre, chaque professeur choisissant librement ses lectures. Ce chapitre traite la question des traits distinctifs de l'humanité, raison, langage, technique, culture et liberté, puis le débat entre nature humaine et condition humaine, et les critiques adressées à l'idée même d'un propre de l'homme. Les sens du mot humanité ont été présentés au chapitre précédent.