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ECG2 · Culture générale · semaine 1

L'humanité : les sens d'un mot

L'humanité comme espèce, comme ensemble des êtres humains et comme qualité morale. Les tensions entre ces sens et les grandes questions du thème de l'année.

Sommaire

La fiche de cours

Résumé en cinq points

  1. L'humanité désigne l'espèce humaine, une essence ou condition de l'homme, une qualité morale et un sujet collectif historique, et depuis 1945 un sujet de droit.
  2. Le sens descriptif, ce que sont les hommes, et le sens normatif, ce qu'ils doivent être, ne coïncident pas, et c'est ce décalage qui fait les sujets.
  3. Pic de la Mirandole, Rousseau et Sartre refusent une nature fixe, Aristote et Kant cherchent ce qui est commun à tous les hommes.
  4. L'humanité comme sujet collectif fonde l'idée de progrès et de responsabilité envers les générations futures, mais n'agit jamais elle-même.
  5. Les questions du thème découlent de ces tensions, unité et diversité, nature et culture, dignité et inhumanité, frontières de l'humain.
Pourquoi ce chapitre

Un thème de culture générale se joue d'abord sur la définition. Les sujets de concours portent souvent sur le mot seul ou sur une formule courte, « L'humanité », « Faire preuve d'humanité », « L'humanité a-t-elle une histoire ? », « Devenir humain ». Le jury attend qu'on remarque d'emblée que le mot a plusieurs sens et que le problème naît de leur tension. L'humanité désigne à la fois une espèce, une essence, une vertu et un sujet collectif, et ces sens ne coïncident pas. On peut appartenir à l'espèce humaine et manquer d'humanité, on peut parler au nom de l'humanité sans qu'elle soit jamais présente. Ce chapitre donne cette carte des sens, les auteurs qui les fondent, et les pièges à éviter toute l'année.

Notions et mécanismes

L'humanité comme espèce et comme genre humain

Au sens le plus large, l'humanité est l'ensemble des êtres humains, présents, passés et parfois à venir. Le mot vient du latin humanitas, dérivé de homo, l'être humain, que les Anciens rapprochaient de humus, la terre, l'homme étant le terrestre, par opposition aux dieux. En biologie, l'espèce humaine est Homo sapiens, espèce apparue en Afrique il y a environ trois cent mille ans, seule survivante aujourd'hui du genre Homo. Ce sens est descriptif. Il pose une question de frontière, qui fait partie de l'humanité, et une question d'unité. Si tous les hommes appartiennent à une seule espèce, les distinctions de races, de peuples ou de civilisations ne peuvent pas fonder des degrés d'humanité. Le naturaliste suédois Carl von Linné a donné à l'espèce son nom scientifique, Homo sapiens, l'homme sage, en 1758, en la rangeant parmi les primates, geste qui inscrit l'homme dans la nature. La génétique contemporaine confirme l'unité de l'espèce, la diversité génétique humaine est faible et se répartit surtout entre individus plutôt qu'entre populations, ce qui prive de fondement biologique la notion de races humaines. Cette unité n'a pourtant pas empêché, au XIXe et au XXe siècle, des classifications racistes qui prétendaient hiérarchiser les hommes, et c'est contre elles que l'Unesco publie à partir de 1950 des déclarations sur la question raciale.

L'humanité comme essence ou condition humaine

Au deuxième sens, l'humanité est ce qui fait qu'un homme est un homme, ce qu'on appelle nature humaine, essence de l'homme ou condition humaine. Chez Aristote, c'est la raison et le langage. Chez Pic de la Mirandole, à la fin du XVe siècle, c'est au contraire l'absence de nature fixe, l'homme étant l'être qui choisit ce qu'il devient. Montaigne écrit que chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. Rousseau, en 1755, fait de la perfectibilité, faculté de se perfectionner, le trait distinctif de l'homme. Sartre, en 1946, résume l'existentialisme par la formule selon laquelle l'existence précède l'essence. Pascal, au XVIIe siècle, fait de la pensée le trait de la grandeur humaine, dans la célèbre formule selon laquelle l'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais un roseau pensant. La grandeur et la misère de l'homme sont chez lui inséparables, l'homme est grand parce qu'il se sait misérable. Nature ou condition, le débat porte sur l'existence même d'une essence humaine commune.

L'humanité comme qualité morale

Au troisième sens, l'humanité est une vertu, la bienveillance, la compassion, le sentiment qui nous fait traiter autrui comme un semblable. On dit de quelqu'un qu'il a fait preuve d'humanité. Ce sens hérite de l'humanitas de Cicéron, qui unit culture de l'esprit et douceur envers les hommes, et de la pitié que Rousseau décrit comme une répugnance naturelle à voir souffrir un être sensible. Son contraire est l'inhumanité, la cruauté. Ce sens est normatif. Il fait de l'humanité non plus un fait mais une tâche, et il rend possible un paradoxe essentiel au thème, un homme peut être inhumain.

Ce sens moral a pris au XIXe siècle une forme organisée, l'humanitaire. Témoin du champ de bataille de Solférino en 1859, le Genevois Henri Dunant en tire un livre, Un souvenir de Solférino, qui conduit à la fondation du Comité international de la Croix-Rouge en 1863 et à la première convention de Genève en 1864, sur le sort des blessés de guerre. Le droit international humanitaire, complété par les conventions de Genève de 1949, repose sur l'idée que même l'ennemi reste un homme, à qui l'on doit des soins et des égards. L'humanité comme vertu devient ainsi une règle de droit, qui limite la guerre sans l'interdire.

Devenir humain, éducation et culture

Si l'humanité est une qualité et non un simple fait, elle s'acquiert. L'humaniste Érasme, au début du XVIe siècle, soutient dans son traité sur l'éducation des enfants qu'on ne naît pas homme mais qu'on le devient. Kant, dans ses leçons de pédagogie publiées en 1803, affirme que l'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Le cas de Victor, l'enfant sauvage de l'Aveyron découvert vers 1800 et éduqué par le médecin Jean Itard, a nourri ce débat, car l'enfant, privé de société pendant ses premières années, n'accéda jamais pleinement au langage. Ce sens actif fait de l'humanité un processus, l'humanisation, qui passe par le langage, l'éducation, la culture et les institutions. Il ouvre une question vertigineuse, si l'humanité se construit, elle peut aussi se défaire.

L'humanité comme sujet collectif et historique

Au quatrième sens, l'humanité est prise comme un seul être qui traverse l'histoire. Pascal, dans sa préface pour un traité du vide, compare la suite des hommes à un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement. Kant, en 1784, pense une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, où l'espèce humaine, et non l'individu, développe peu à peu toutes ses dispositions. Auguste Comte, au XIXe siècle, fait même de l'Humanité le « Grand Être » d'une religion positiviste. Ce sens fonde l'idée de progrès et de responsabilité envers les générations futures. Il pose aussi une question difficile, qui parle au nom de l'humanité, puisqu'elle n'agit jamais comme telle ?

L'humanité comme sujet de droit

Au XXe siècle, l'humanité entre dans le droit. Le statut du tribunal militaire international de Nuremberg, en 1945, définit les crimes contre l'humanité, visant des populations civiles. Le préambule de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 fonde la liberté, la justice et la paix sur la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine. Le droit international parle aussi de patrimoine commun de l'humanité, pour les grands fonds marins dans la convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, et l'Unesco protège depuis 1972 un patrimoine mondial culturel et naturel. L'humanité devient ainsi une victime possible et une titulaire de biens, sans être une personne capable d'agir elle-même. Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme en 1951, montre le revers de cette construction. Les apatrides de l'entre-deux-guerres, privés de toute appartenance à une communauté politique, se sont retrouvés sans protection réelle, alors même qu'ils restaient des êtres humains. Elle en conclut que le premier des droits est le droit d'avoir des droits, c'est-à-dire d'appartenir à une communauté qui les garantit. La simple humanité, sans État, s'est révélée nue.

Tensions entre les sens et questions du thème

Les sens se croisent et produisent les questions de l'année.

  • Espèce et vertu. Appartenir à l'espèce suffit-il à être humain au sens moral ? L'expression « faire preuve d'humanité » suppose qu'on peut ne pas le faire.
  • Essence et histoire. Y a-t-il une nature humaine fixe, ou l'humanité se fait-elle dans l'histoire et la culture ?
  • Unité et diversité. Comment penser une seule humanité à travers la diversité des cultures sans imposer une culture comme modèle ? Claude Lévi-Strauss, dans Race et histoire en 1952, écrit que le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie.
  • Fait et norme. Le mot décrit ce que sont les hommes et prescrit ce qu'ils doivent être. Toute dissertation doit dire lequel des deux sens est en jeu à chaque étape.
  • Frontières. Où commence et où finit l'humain, face à l'animal, à la machine, à l'embryon, au mourant ?

Auteurs et théories de référence

  • Cicéron, pour l'humanitas comme culture et bienveillance. Térence, pour la formule d'un personnage qui juge que rien de ce qui est humain ne lui est étranger.
  • Pic de la Mirandole, De la dignité de l'homme, 1486, l'homme sans place assignée, qui se façonne lui-même.
  • Montaigne, Essais, pour l'humaine condition et pour le chapitre « Des cannibales », qui retourne l'accusation de barbarie contre les Européens.
  • Pascal, pour l'humanité comme un seul homme qui apprend, et pour la grandeur et la misère de l'homme.
  • Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755, perfectibilité et pitié.
  • Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785, avec l'impératif d'agir de telle sorte qu'on traite l'humanité, dans sa personne et dans celle d'autrui, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. Idée d'une histoire universelle, 1784.
  • Auguste Comte, pour la religion de l'Humanité.
  • Sartre, L'existentialisme est un humanisme, 1946. Lévi-Strauss, Race et histoire, 1952.
  • Robert Antelme, L'Espèce humaine, 1947, et Primo Levi, Si c'est un homme, 1947, témoignages des camps qui montrent qu'on ne peut pas retirer à un homme son appartenance à l'espèce, même quand on cherche à détruire son humanité.
  • Hannah Arendt, pour la condition humaine, pour le droit d'avoir des droits et pour la réflexion sur les crimes contre l'humanité.
  • Montesquieu, qui écrit dans ses carnets qu'il est nécessairement homme et qu'il n'est Français que par hasard, formule de la priorité de l'humanité sur la nation.
  • Peter Singer, La Libération animale, 1975, pour la critique du spécisme.

Faits, chiffres et repères historiques

  • Homo sapiens apparaît en Afrique il y a environ 300 000 ans, d'après les fossiles de Djebel Irhoud au Maroc.
  • La population mondiale a dépassé 8 milliards d'habitants en novembre 2022 selon les Nations unies.
  • 1945, statut du tribunal de Nuremberg et notion de crime contre l'humanité. 1948, Déclaration universelle des droits de l'homme et convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.
  • 1863, fondation du Comité international de la Croix-Rouge. 1864, première convention de Genève. 1949, les quatre conventions de Genève actuelles.
  • 1972, convention de l'Unesco sur le patrimoine mondial. 1982, convention des Nations unies sur le droit de la mer, patrimoine commun de l'humanité pour les grands fonds marins. 1998, statut de Rome créant la Cour pénale internationale.
  • En France, le crime contre l'humanité est imprescriptible depuis une loi de 1964.

Débats et controverses

Premier débat, existe-t-il une nature humaine ? Les partisans d'une nature commune y voient le fondement de droits universels. Ses critiques, de Sartre aux sciences sociales, montrent le poids de la culture et de l'histoire, et craignent qu'une définition de l'homme serve à exclure ceux qui ne s'y conforment pas.

Deuxième débat, l'universalisme. Parler au nom de l'humanité peut être un progrès, les droits de l'homme, ou un instrument de domination, quand une civilisation se prend pour l'humanité même, comme la colonisation l'a fait au nom de la mission civilisatrice. Lévi-Strauss invite à reconnaître l'humanité dans la diversité des cultures.

Troisième débat, l'humanité comme idéal ou comme fait. Le témoignage d'Antelme soutient que l'appartenance à l'espèce humaine est indestructible, même par les bourreaux. D'autres insistent sur ce qui peut être détruit, la dignité, la parole, la capacité d'agir.

Quatrième débat, les limites de la communauté morale. Le philosophe australien Peter Singer, dans La Libération animale en 1975, dénonce le spécisme, discrimination fondée sur l'espèce, et soutient que la capacité de souffrir, non l'appartenance à l'humanité, doit fonder la considération morale. Ses critiques répondent que la dignité humaine repose sur des capacités, raison, responsabilité, réciprocité, que l'on ne trouve pas chez les animaux, sans que cela autorise la cruauté envers eux.

Cinquième débat, la fin de l'homme. Michel Foucault, en 1966, présente l'homme comme une invention récente de notre savoir, peut-être proche de sa fin. Les débats actuels sur le transhumanisme et l'intelligence artificielle reposent sous une autre forme la question des limites de l'humain.

Ce qu'il faut savoir mobiliser en dissertation

  1. En introduction, distinguer au moins trois sens du mot, espèce, essence, vertu, et formuler le problème à partir de leur tension. Exemple, pour le sujet « Faire preuve d'humanité », on remarque que l'expression suppose qu'on peut appartenir à l'humanité sans faire preuve d'humanité, d'où le problème, l'humanité est-elle un fait donné ou une tâche toujours à accomplir ?
  2. Garder au fil du devoir un sens explicite à chaque emploi du mot, sans glisser de l'un à l'autre sans le dire.
  3. Mobiliser Kant pour la dignité et la fin en soi, Rousseau pour la perfectibilité et la pitié, Montaigne et Lévi-Strauss pour la diversité des cultures.
  4. Utiliser le droit, crimes contre l'humanité, patrimoine commun, comme exemples précis et datés.
  5. Utiliser les témoignages d'Antelme et de Levi avec retenue et exactitude, sans en faire des illustrations décoratives.
  6. Mobiliser l'humanitaire, Dunant, la Croix-Rouge et les conventions de Genève, pour montrer comment une vertu morale devient une règle de droit, et Arendt pour montrer les limites d'une humanité sans appartenance politique.
  7. Piège fréquent, le catalogue d'auteurs sans problème. Chaque référence doit répondre à une étape de l'argument.
  8. Piège fréquent, le moralisme, conclure que « l'humanité doit être bonne ». Le jury attend une analyse, pas une leçon de morale.

Méthodes et exercices

Notions et mécanismes clés

  • Extension et compréhension : l'extension d'un concept est l'ensemble des êtres qu'il désigne. Sa compréhension est l'ensemble des traits qui le définissent. Le sens « espèce » porte sur l'extension, le sens « essence » porte sur la compréhension.
  • Descriptif et normatif : un énoncé descriptif dit ce qui est, un énoncé normatif dit ce qui doit être. Le mot humanité passe de l'un à l'autre sans prévenir. C'est la source de la plupart des raisonnements fautifs dans les copies.
  • Humanitas, paideia et philanthrôpia : le latin réunit sous un même mot la culture lettrée et la bienveillance. Le grec les distingue : la paideia est la formation de l'esprit, la philanthrôpia est l'amitié pour les hommes.
  • Humanisme, humanitaire, humanitarisme : l'humanisme est une doctrine qui place l'homme au centre, ou le mouvement lettré de la Renaissance. L'humanitaire est une action de secours. L'humanitarisme, souvent péjoratif, désigne une sensibilité qui invoque l'humanité en général au risque d'oublier les hommes concrets.
  • Semblable : autrui reconnu comme partageant ma condition. La pitié de Rousseau et le devoir chez Kant supposent tous deux cette reconnaissance. La première passe par la sensibilité, le second par la raison.
  • Ethnocentrisme : tendance à juger les autres cultures d'après les normes de la sienne. Le mot grec barbaros désignait d'abord celui dont on ne comprend pas la langue.
  • Universel et universalisme : l'universel est ce qui vaut pour tous. L'universalisme est la position qui affirme qu'une norme donnée vaut pour tous. On peut contester un universalisme sans renoncer à l'idée d'universel.
  • Cosmopolitisme : du grec kosmopolitès, citoyen du monde, formule que la tradition attribue à Diogène le Cynique. Il fait de l'humanité une appartenance politique et non seulement biologique.
  • Déshumanisation : processus par lequel on retire à des hommes, dans le discours puis dans les actes, la qualité d'humain. Elle précède en général la violence de masse et la rend pensable.
  • Personne : l'être humain en tant que sujet moral et juridique. Distinguer l'homme et la personne permet de poser les questions de frontière, l'embryon, le mourant, l'animal, sans les trancher d'avance.
  • Nature et condition : la nature est ce que l'homme est par lui-même. La condition est l'ensemble des circonstances dans lesquelles il existe : naissance, mortalité, vie parmi d'autres. Arendt préfère parler de condition, car ce qui conditionne l'homme ne le définit pas.

Chaînes de raisonnement

De l'unité de l'espèce à l'égalité morale, et retour. L'unité biologique de l'espèce semble fonder l'égalité des hommes. Mais un fait ne fonde pas une norme. Aristote tenait l'esclave pour un homme, et le jugeait pourtant fait pour obéir. L'argument biologique réfute le racisme sur son propre terrain. Il ne suffit pas à fonder le respect, qui exige une idée normative de la dignité.

De la vertu à l'exigence. Si l'humanité est une qualité morale, elle peut manquer. Dire d'un acte qu'il est inhumain, c'est juger un homme au nom d'une humanité qu'il n'a pas réalisée. L'inhumain n'est donc pas l'animal. C'est une possibilité propre à l'homme, ce qui rend le thème inquiétant plutôt qu'édifiant.

De l'absence de nature à la responsabilité. Si l'homme n'a pas de nature fixe, comme le soutiennent Pic et Sartre, il ne peut invoquer aucune essence pour s'excuser. Sa liberté devient une charge. Mais la même absence de nature laisse l'humanité sans garde-fou. Rien n'interdit en principe de la refaçonner, ce que les débats sur le transhumanisme rendent concret.

De l'humanisation à la fragilité. Si l'on devient homme par l'éducation et la culture, l'humanité est un acquis transmis. Or ce qui est acquis peut se perdre, chez l'individu privé de langage ou dans une société qui détruit ses institutions. On passe ainsi du sens éducatif du mot à la barbarie comme régression possible des sociétés dites civilisées.

Du sujet collectif au problème de la représentation. L'humanité prise comme un seul être permet de penser le progrès et la dette envers les générations futures. Mais elle n'a ni voix ni volonté, et d'autres doivent parler pour elle. Toute invocation de l'humanité pose donc la question de la légitimité de celui qui parle, ce qui relie ce sens à la critique de l'universalisme.

Du droit de l'humanité aux droits des hommes. Le droit international nomme l'humanité comme victime et comme titulaire de biens. Arendt montre pourtant que l'homme réduit à sa seule humanité, sans communauté politique, perd toute protection. L'humanité juridique ne vaut que si des institutions la relaient, ce qui ramène du sens abstrait au sens politique.

Exemples et références à connaître

  1. Aulu-Gelle, dans les Nuits attiques, reproche à ses contemporains d'employer humanitas au sens de philanthropie. Il rappelle que les bons auteurs y entendaient la culture, la paideia des Grecs. Le débat entre culture et bonté est ainsi inscrit dans le mot dès l'Antiquité.
  2. La formule de Térence, « Homo sum, humani nihil a me alienum puto », est prononcée dans la comédie Le Bourreau de soi-même. Un vieillard, Chrémès, justifie ainsi sa curiosité envers les affaires de son voisin. Rappeler ce contexte évite d'en faire naïvement une devise humanitaire.
  3. La controverse de Valladolid, en 1550 et 1551, oppose Bartolomé de Las Casas et Juan Ginés de Sepúlveda sur la conquête de l'Amérique. Sepúlveda s'appuie sur l'idée aristotélicienne d'esclavage par nature pour justifier la guerre contre les Indiens. Las Casas défend leur pleine humanité et leurs droits. L'exemple montre l'écart entre appartenance à l'espèce et reconnaissance.
  4. Lévi-Strauss, dans Race et histoire, observe que beaucoup de peuples se désignent par un nom qui signifie « les hommes ». Pour eux, l'humanité s'arrête aux frontières du groupe. L'idée d'une humanité qui englobe tous les hommes est donc une conquête tardive et fragile, non une évidence.
  5. Vercors, Les Animaux dénaturés, 1952. Le roman imagine la découverte d'êtres intermédiaires entre le singe et l'homme. Un procès oblige alors à définir juridiquement l'humain. C'est l'exemple littéraire le plus commode pour les sujets sur la définition et les frontières.
  6. Mary Shelley, Frankenstein, 1818. La créature apprend à parler, lit, désire l'affection et devient meurtrière parce qu'elle est rejetée. Le roman retourne la question : l'inhumanité est-elle du côté du monstre ou de ceux qui refusent de le reconnaître ?
  7. Marx, dans la sixième des thèses sur Feuerbach, en 1845, affirme que l'essence humaine n'est pas une abstraction logée dans l'individu. Elle est, dans sa réalité, l'ensemble des rapports sociaux. C'est la référence pour historiciser l'essence sans la nier.
  8. Kant, dans sa Logique publiée en 1800, ramène les grandes questions de la philosophie à une seule, « Qu'est-ce que l'homme ? ». En introduction, cette référence montre que la question de l'humanité est le lieu où convergent la connaissance, la morale et l'espérance.
  9. Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, 1963. Le fonctionnaire qui a organisé la déportation n'y apparaît pas comme un monstre. C'est un homme qui ne pense pas par lui-même, d'où l'expression de banalité du mal. L'inhumain y naît de l'absence de pensée plus que de la démesure.
  10. Hans Jonas, Le Principe responsabilité, 1979. Face à une technique capable de détruire les conditions de la vie humaine, Jonas formule un devoir envers l'existence future de l'humanité. Il donne ainsi un contenu éthique au sens collectif du mot.

Techniques

Dresser la grille des sens avant de chercher un plan

Réflexe en trois temps : lire le sujet successivement avec chacun des sens du mot, noter ceux qui le rendent absurde et ceux qui le rendent problématique, puis formuler le problème à partir de la tension entre deux sens.

Mini-exemple. Sujet « Devenir humain ». Au sens de l'espèce, la formule est absurde : on naît humain. Au sens de l'essence, elle devient presque une définition si l'homme n'a pas de nature fixe. Au sens moral, devenir humain signifie s'humaniser. Le problème surgit : si l'on appartient à l'espèce dès la naissance, que manque-t-il encore, et qui juge de ce qui manque ?

Peser chaque mot du libellé

« L'humanité », « une humanité », « notre humanité », « l'humain » et « les hommes » ne posent pas la même question. L'article défini désigne un tout ou une essence. Le possessif suggère une qualité que l'on détient et que l'on peut perdre. Le pluriel ramène aux individus concrets.

Mini-exemple. Sujet « Défendre notre humanité ». Le possessif appelle deux questions : ce « nous » inclut-il tous les hommes ou seulement un groupe ? Contre qui ou quoi faut-il défendre une qualité qui semblait acquise ?

Marquer à chaque étape le passage du fait à la norme

Une phrase suffit pour signaler qu'on change de registre. Mauvais usage : « Tous les hommes appartiennent à la même espèce, donc ils doivent être respectés. » Bon usage : « L'unité de l'espèce est un fait établi. Elle réfute toute hiérarchie biologique, mais le devoir de respect exige un autre fondement, que Kant situe dans la raison, qui fait de chaque homme une fin en soi. »

Traiter un exemple littéraire comme une expérience de pensée

Le programme est de lettres et de philosophie. Une œuvre ne sert pas à illustrer une thèse déjà acquise. Elle construit une situation qui met un concept à l'épreuve.

Mini-exemple. Sujet « Qu'est-ce qu'un être humain ? ». Chez Vercors, les critères successifs, l'anatomie, l'outil, le langage, échouent tour à tour à trancher. Le roman montre que la définition de l'humain est aussi une décision, qui engage ceux qui la prennent.

Tirer une introduction d'un paradoxe d'usage

La langue contient souvent le problème. On ne dit « inhumain » que d'un homme. On « fait preuve » d'humanité alors qu'on est déjà humain. On commet un crime « contre l'humanité » en tuant des personnes précises. Chaque paradoxe révèle un écart entre deux sens et fournit une accroche meilleure qu'une citation plaquée.

Sujets classiques traités

Choisis ton niveau. Difficulté indicative ; les exercices qui se suivent restent dans l'ordre.

Sujet 1. Faire preuve d'humanité

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Problématique : si l'humanité doit être prouvée, est-elle une émotion spontanée, un devoir rationnel ou une reconnaissance d'autrui qui ne va jamais de soi ?

I. Une disposition sensible. Rousseau fait de la pitié un sentiment naturel, antérieur à la réflexion. Dunant, devant les blessés de Solférino, réagit d'abord par émotion, avant d'organiser les secours.

II. Une disposition fragile et sélective. Rousseau lui-même montre que le raisonnement peut étouffer la pitié : le philosophe, dit-il en substance, n'a qu'à se boucher les oreilles et à s'argumenter un peu pour laisser égorger son semblable sous sa fenêtre. La compassion faiblit avec la distance et peut devenir condescendante. Kant refuse de fonder la morale sur une inclination aussi variable.

III. Une reconnaissance qui oblige. Faire preuve d'humanité, c'est traiter l'autre comme une fin, y compris quand rien ne nous y pousse. Dans Les Misérables, Mgr Myriel ne dénonce pas Jean Valjean qui l'a volé. Il lui donne ses chandeliers, et ce geste lui rend sa dignité. Le droit humanitaire institue la même exigence envers l'ennemi blessé.

Sujet 2. L'humanité a-t-elle une histoire ?

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Problématique : si l'humanité change, peut-on encore parler d'une seule humanité, et si elle ne change pas, que reste-t-il au progrès ?

I. Une nature permanente. Montaigne voit en chaque homme la forme entière de l'humaine condition. Hume, dans son Enquête sur l'entendement humain, soutient que les hommes sont si semblables en tous temps et en tous lieux que l'histoire ne nous apprend rien de nouveau sur eux.

II. Une humanité qui se fait. Rousseau fait de la perfectibilité le moteur d'une histoire qui transforme l'homme lui-même. Kant, puis Condorcet dans son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, pensent un progrès de l'espèce.

III. Une histoire sans garantie de progrès. Le XXe siècle montre que la civilisation technique peut produire la barbarie. La notion d'Anthropocène, proposée en 2000 par Paul Crutzen et Eugene Stoermer, fait de l'humanité une force géologique sans qu'elle soit pour autant un sujet capable de décider. L'humanité a une histoire, mais elle n'en est pas encore l'auteur conscient.

Sujet 3. Peut-on perdre son humanité ?

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Problématique : l'humanité est-elle un fait qu'on ne peut retirer à personne ou une qualité qui peut se perdre, et qui la perd alors, la victime ou le bourreau ?

I. Au sens de l'espèce, on ne la perd pas. Antelme tire de son expérience des camps que les bourreaux ne peuvent pas faire sortir leurs victimes de l'espèce humaine. Le titre de Primo Levi, Si c'est un homme, pose la question sans la trancher contre la victime.

II. Au sens moral et existentiel, elle peut être détruite. Levi décrit des détenus si épuisés qu'ils ont cessé de lutter et presque de parler. Victor de l'Aveyron montre qu'une humanité jamais transmise peut rester inachevée. Le bourreau, lui, renonce à l'humanité comme vertu.

III. Distinguer perdre et être dépossédé. La victime est privée de ce qui lui permet d'exprimer son humanité, parole, liberté, dignité, mais elle reste un homme. C'est le bourreau qui perd son humanité au sens moral. Arendt montre qu'il n'a pas besoin d'être un monstre pour cela, il lui suffit de renoncer à penser. L'humanité est donc à la fois un fait indestructible et une tâche qui peut échouer.

Sujet 4. Tous les hommes sont-ils nos semblables ?

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Problématique : la ressemblance entre les hommes est-elle un fait qui s'impose, ou une reconnaissance construite, toujours menacée de s'arrêter à la frontière du groupe ?

I. Oui, en fait et en droit. L'unité de l'espèce et le préambule de la Déclaration universelle, qui parle de famille humaine, fondent la similitude. Montesquieu fait passer l'homme avant le Français.

II. La ressemblance est pourtant construite et restreinte. Lévi-Strauss rappelle que beaucoup de peuples réservent le nom d'hommes à leur propre groupe. À Valladolid, l'humanité des Indiens est discutée par des lettrés qui ne doutent pas qu'ils soient des hommes. La pitié rousseauiste elle-même s'affaiblit avec l'éloignement.

III. Le semblable n'est pas le même. Montaigne, dans « Des cannibales », reconnaît l'humanité des Tupinamba sans nier leur différence. Levinas, dans Totalité et infini en 1961, place l'obligation dans le visage d'autrui, avant toute ressemblance. Reconnaître un semblable, c'est reconnaître une humanité commune dans une différence irréductible.

Sujet 5. Peut-on parler au nom de l'humanité ?

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Problématique : invoquer l'humanité protège-t-il les hommes contre les pouvoirs particuliers, ou donne-t-il à un pouvoir particulier une autorité sans limite ?

I. C'est parfois nécessaire. Face aux crimes nazis, le tribunal de Nuremberg a dû nommer une victime qui dépasse les nations. Le statut de Rome, en 1998, crée une juridiction permanente pour juger ces crimes.

II. C'est aussi dangereux. La colonisation s'est justifiée par une mission civilisatrice, une culture se prenant pour l'humanité même. Carl Schmitt, dans La Notion de politique, soutient que celui qui invoque l'humanité veut tromper, parce qu'il place l'adversaire hors de l'humanité et rend la guerre sans limite.

III. Les conditions d'une invocation légitime. Elle doit passer par des procédures publiques et contradictoires plutôt que par la seule parole d'une puissance. Elle doit surtout ne jamais exclure l'adversaire de l'humanité. Le droit humanitaire en donne le modèle : il parle au nom de l'humanité pour protéger l'ennemi, non pour l'anéantir.

Sujet 6. Qu'est-ce qui nous rend humains ?

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Problématique : le verbe « rendre » suppose que l'humanité est produite. Est-elle donnée par la nature, faite par la culture ou reçue des autres ?

I. Une nature. Aristote fait de l'homme un animal doué de langage et politique. Pascal situe sa grandeur dans la pensée. Ces capacités semblent appartenir à chacun dès la naissance.

II. Une culture. Kant affirme que l'homme ne devient homme que par l'éducation. Marx fait de l'essence humaine l'ensemble des rapports sociaux. Les capacités naturelles ne sont que des possibilités qu'il faut développer.

III. Les autres. Victor de l'Aveyron, privé de société, n'accède pas pleinement au langage. Frankenstein montre qu'un être à qui l'on refuse toute reconnaissance se retourne contre les hommes. Arendt fait de la pluralité une condition de l'existence humaine : nous ne devenons humains que parmi d'autres, qui nous reconnaissent comme tels.

Sujet 7. Avons-nous des devoirs envers l'humanité future ?

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Problématique : peut-on devoir quelque chose à des êtres qui n'existent pas encore, et que leur devons-nous exactement ?

I. La difficulté. Un devoir semble supposer un créancier existant et une réciprocité possible. Les générations futures ne peuvent ni réclamer, ni rendre. Kant jugeait d'ailleurs étrange que les générations anciennes semblent travailler pour les suivantes, sans profiter de ce qu'elles préparent.

II. Le fondement. Si l'humanité est un sujet collectif, comme chez Pascal, les vivants n'en sont qu'un moment et sont dépositaires d'un héritage. Le patrimoine mondial protégé par l'Unesco depuis 1972 et le patrimoine commun de l'humanité donnent à cette idée une forme juridique. Jonas fonde sur la puissance nouvelle de la technique un devoir de préserver les conditions d'une vie humaine.

III. La limite. Nous devons à l'avenir la possibilité d'une humanité, non le choix de ce qu'elle sera. Sacrifier les vivants au nom des hommes futurs reproduirait le danger de toute invocation abstraite de l'humanité. Le devoir envers l'avenir commence par la justice envers les hommes présents.

Erreurs fréquentes

  1. Glisser d'un sens à l'autre. Passer de l'espèce à la vertu sans le dire produit des raisonnements faux, comme « il est humain, donc il a de l'humanité ». Chaque emploi du mot doit avoir un sens identifiable.
  2. Faire parler la biologie à la place de la morale. La génétique réfute les hiérarchies raciales, elle ne prouve pas à elle seule l'égalité morale. Inversement, un argument moral ne tranche pas une question de classification.
  3. Confondre humanité, humanisme et humanitaire. Ces trois mots ont des histoires et des enjeux distincts. Les correcteurs sanctionnent les copies qui les emploient comme synonymes.
  4. Citer approximativement les formules célèbres. « L'homme est un loup pour l'homme » vient de Plaute, et Hobbes la reprend dans l'épître dédicatoire du De cive. La maxime de Térence a un contexte comique. En cas de doute, paraphraser en indiquant l'œuvre.
  5. Traiter les camps comme un argument d'autorité. Invoquer la Shoah pour clore la discussion, ou multiplier les comparaisons approximatives, trahit les témoignages et affaiblit l'analyse. Antelme, Levi et Arendt se lisent comme des pensées, pas comme des images fortes.
  6. Oublier les lettres. Une copie uniquement philosophique néglige la moitié du programme. Montaigne, Shelley, Hugo, Vercors ou Levi doivent porter des étapes de l'argument, au même titre que Kant ou Rousseau.

Fiche rédigée à partir du programme officiel de lettres et philosophie des classes préparatoires économiques et commerciales (2021), qui fixe en seconde année l'étude d'un thème renouvelé chaque année, et de l'arrêté du 22 avril 2026, qui retient pour l'année 2026-2027 le thème « L'humanité ». Le programme ne fixe aucune œuvre. Ce premier chapitre du thème analyse le mot lui-même, ses sens et leurs tensions, et en tire les grandes questions de l'année. Les chapitres suivants reprennent ces questions une à une, le propre de l'homme, la dignité, l'humanisme, les frontières de l'humain et l'inhumain.