La fiche de cours
Résumé en cinq points
- La Grèce invente la cité et la délibération politique, la philosophie comme recherche rationnelle, la tragédie et l'histoire comme enquête, dans un passage progressif du mythe au logos.
- Socrate interroge et réfute, Platon distingue sensible et intelligible et veut des philosophes au pouvoir, Aristote fait de l'homme un animal politique et de la vertu un juste milieu.
- Les sagesses hellénistiques cherchent la tranquillité de l'âme, par le plaisir mesuré chez Épicure, par la maîtrise de ce qui dépend de nous chez les stoïciens.
- Rome lègue la res publica, le droit et l'humanitas, et transmet l'héritage grec par Cicéron, Lucrèce, Virgile et Ovide.
- L'héritage antique est une construction transmise et réinventée à chaque époque. On s'en sert en dissertation avec des références exactes et sans anachronisme.
Pourquoi ce chapitre
Presque toutes les notions de la culture générale ont été nommées pour la première fois en grec ou en latin, la démocratie, la politique, la philosophie, l'éthique, la tragédie, l'histoire, la république, le droit, l'humanité. Les épreuves de dissertation supposent qu'on sache d'où viennent ces mots et ce qu'ils voulaient dire. Un exemple antique bien maîtrisé, Antigone, la caverne de Platon, le « animal politique » d'Aristote, Épicure devant la mort, donne de la profondeur à n'importe quel sujet, à condition d'être exact et de ne pas être plaqué. Ce chapitre sert aussi de socle pour les autres rubriques, car les Lumières, la pensée politique moderne et les figures du moi se construisent en dialogue avec les Anciens.
Notions et mécanismes
Du mythe au logos
Le mythe est un récit transmis qui explique l'origine du monde, des dieux et des hommes par des histoires, par exemple la Théogonie d'Hésiode, vers 700 avant notre ère, ou les épopées attribuées à Homère, l'Iliade et l'Odyssée. Le logos désigne à la fois la parole, le discours rationnel et la raison. À partir du VIe siècle avant notre ère, en Ionie, des penseurs appelés physiciens ou présocratiques, Thalès, Anaximandre, Héraclite, puis Parménide, cherchent un principe de toutes choses dans la nature elle-même, l'eau, l'illimité, le feu, l'être. On parle souvent de passage du mythe au logos. La formule est à nuancer. Le mythe ne disparaît pas, Platon lui-même invente des mythes pour dire ce que l'argument n'atteint pas, et le logos naît aussi dans le débat public de la cité.
Un mythe sert de référence pour de nombreux sujets, celui de Prométhée tel que Platon le fait raconter par Protagoras dans le dialogue du même nom. Épiméthée distribue aux animaux toutes les qualités, crocs, fourrure, rapidité, et oublie l'homme, laissé nu. Prométhée vole alors aux dieux le feu et l'habileté technique pour les donner aux hommes. Mais les hommes, faute d'art politique, se nuisent les uns aux autres, et Zeus leur envoie par Hermès la pudeur et la justice, aidôs et dikè, distribuées à tous. Le mythe dit que la technique ne suffit pas à faire vivre ensemble les hommes, et que la capacité politique est partagée par tous, argument en faveur de la démocratie. Il sert pour les sujets sur la technique, le progrès, la nature humaine et la politique.
La cité grecque et l'invention du politique
La cité, polis, est une communauté de citoyens qui se gouvernent eux-mêmes. À Athènes, les réformes de Clisthène, vers 508 avant notre ère, fondent la démocratie, le pouvoir du peuple, dêmos. Les citoyens décident à l'assemblée, beaucoup de magistratures sont tirées au sort, et l'isonomie, égalité devant la loi, en est le principe. Cette démocratie exclut les femmes, les esclaves et les étrangers résidents, les métèques. Le mot politique vient de polis. L'héritage n'est donc pas un modèle à copier mais une invention, l'idée qu'une communauté peut délibérer sur ses propres lois.
Les sophistes et Socrate
Les sophistes, au Ve siècle, sont des maîtres de rhétorique payés pour enseigner l'art de convaincre. Protagoras affirme que l'homme est la mesure de toutes choses, formule rapportée par Platon, qui ouvre la voie au relativisme. Gorgias fait de la parole une puissance capable de persuader de tout.
Socrate, mort en 399 avant notre ère, n'a rien écrit. On le connaît surtout par Platon et Xénophon. Il interroge ses interlocuteurs sur ce qu'est le courage, la justice ou la piété, et montre qu'ils ne savent pas ce qu'ils croient savoir. C'est l'ironie socratique. Sa méthode, la maïeutique, art d'accoucher les esprits, fait trouver la vérité par le dialogue. Il reprend la maxime inscrite à Delphes, « Connais-toi toi-même ». Accusé d'impiété et de corrompre la jeunesse, il est condamné à mort et refuse de s'enfuir, épisode raconté dans l'Apologie de Socrate et le Criton. La formule populaire « je sais que je ne sais rien » simplifie sa position. Dans l'Apologie, il dit plutôt qu'il ne croit pas savoir ce qu'il ne sait pas.
Platon, les Idées, la justice et la cité
Platon, disciple de Socrate, fonde l'Académie à Athènes vers 387 avant notre ère. Ses dialogues mettent Socrate en scène. Sa thèse centrale distingue le monde sensible, changeant, objet d'opinion, et le monde intelligible des Idées, stable, objet de science. L'allégorie de la caverne, au livre VII de la République, représente des prisonniers qui prennent des ombres pour la réalité, et le philosophe qui se libère, monte vers la lumière et redescend pour les éclairer.
En politique, la République définit la justice comme l'harmonie des parties de l'âme et des classes de la cité, et propose que les philosophes gouvernent, ou que les gouvernants deviennent philosophes. Platon critique la démocratie, qu'il accuse de livrer la cité aux opinions et aux démagogues, et il se méfie des poètes, imitateurs éloignés de la vérité, qu'il exclut de la cité idéale au livre X. Dans le Gorgias, il oppose la rhétorique des sophistes, qui flatte, à la philosophie, qui cherche le vrai.
Aristote, la nature, l'éthique et le politique
Aristote, élève de Platon, fonde le Lycée en 335 avant notre ère et fut le précepteur d'Alexandre. Il refuse de séparer les Idées des choses et étudie le réel dans sa diversité, logique, physique, biologie, éthique, politique, poétique.
Dans la Politique, il affirme que l'homme est par nature un animal politique, car il a le langage, qui permet de délibérer sur le juste et l'injuste. La cité est naturelle et vise le bien vivre, pas seulement la survie. Il classe les constitutions selon le nombre de gouvernants et selon qu'elles visent l'intérêt commun ou celui des gouvernants, royauté et tyrannie, aristocratie et oligarchie, régime constitutionnel et démocratie au sens péjoratif.
Dans l'Éthique à Nicomaque, le bonheur est la fin de la vie humaine et consiste dans l'activité conforme à la vertu. La vertu morale est une disposition acquise par l'habitude, un juste milieu entre deux excès, le courage entre la lâcheté et la témérité. La prudence, sagesse pratique, permet de bien délibérer. Dans la Poétique, il définit la tragédie comme l'imitation d'une action, qui par la pitié et la crainte opère la catharsis, la purification de ces passions.
La tragédie et l'histoire
La tragédie athénienne naît au Ve siècle dans le cadre de fêtes religieuses et civiques. Eschyle, Sophocle et Euripide en sont les trois grands auteurs. Antigone de Sophocle oppose la loi de la cité, portée par Créon, qui interdit d'enterrer un traître, et les lois non écrites des dieux, que défend Antigone en enterrant son frère Polynice. La pièce reste une référence pour tout sujet sur la loi, la désobéissance ou la justice. Œdipe roi met en scène un homme qui cherche la vérité et découvre qu'il est lui-même le coupable.
L'histoire comme enquête naît aussi en Grèce. Hérodote, au Ve siècle, veut préserver le souvenir des guerres médiques et de leurs causes, et le mot histoire signifie d'abord enquête. Thucydide raconte la guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte, de 431 à 404 avant notre ère, en cherchant les causes profondes derrière les prétextes, et présente son œuvre comme une acquisition pour toujours. Son analyse de la peur suscitée par la montée d'Athènes chez les Spartiates inspire encore les théories des relations internationales.
Les sagesses hellénistiques, stoïcisme et épicurisme
Après la mort d'Alexandre en 323 avant notre ère, la cité indépendante décline et la philosophie se tourne vers l'art de vivre et la tranquillité de l'âme.
L'épicurisme, fondé par Épicure à Athènes vers 306 avant notre ère, cherche le bonheur dans le plaisir compris comme absence de trouble de l'âme, l'ataraxie, et absence de douleur du corps. Il distingue les désirs naturels et nécessaires, les seuls à satisfaire, des désirs vains. Dans la Lettre à Ménécée, Épicure soutient que la mort n'est rien pour nous, puisque tant que nous sommes elle n'est pas là, et quand elle est là nous ne sommes plus. Le poète latin Lucrèce expose cette doctrine au Ier siècle avant notre ère dans De la nature, avec la théorie des atomes.
Le stoïcisme, fondé par Zénon de Kition vers 300 avant notre ère, enseigne à vivre conformément à la nature et à la raison. Le Manuel d'Épictète commence par la distinction entre ce qui dépend de nous, nos jugements et nos désirs, et ce qui ne dépend pas de nous, le corps, la réputation, les biens. La liberté consiste à ne vouloir que ce qui dépend de nous. Sénèque, à Rome, et l'empereur Marc Aurèle, dans ses Pensées, prolongent cette sagesse. Les stoïciens pensent aussi le cosmopolitisme, l'homme comme citoyen du monde.
Deux autres attitudes complètent le tableau. Les cyniques, dont Diogène de Sinope est la figure la plus célèbre, vivent en provocation contre les conventions sociales, au nom d'une vie conforme à la nature réduite à l'essentiel. Les sceptiques, à la suite de Pyrrhon, jugent que toute thèse peut être opposée à une thèse de force égale, et recommandent de suspendre son jugement pour atteindre la tranquillité. Montaigne, au XVIe siècle, reprendra ce scepticisme dans son examen de lui-même.
Rome, la res publica, le droit et l'humanitas
Rome transmet et transforme l'héritage grec. La res publica, la chose publique, désigne à la fois l'État et le bien commun. La République romaine, fondée selon la tradition en 509 avant notre ère, répartit le pouvoir entre des magistrats élus, les consuls, le Sénat et les assemblées du peuple. Cicéron, au Ier siècle avant notre ère, défend dans La République un régime mixte qui combine royauté, aristocratie et démocratie, et fait de la loi naturelle, fondée sur la raison, le critère des lois justes.
Le droit est l'héritage romain le plus durable, de la loi des Douze Tables, vers 450 avant notre ère, à la compilation ordonnée par l'empereur Justinien au VIe siècle de notre ère, qui inspire les codes civils européens. On lui doit des notions comme la personne, le contrat, la propriété.
L'humanitas désigne chez Cicéron à la fois la culture qui cultive l'esprit et la bienveillance envers les autres hommes. Le poète comique Térence fait dire à un personnage qu'il est homme et que rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Virgile, avec l'Énéide, donne à Rome une épopée des origines, et Ovide, avec les Métamorphoses, transmet aux siècles suivants un immense répertoire de mythes grecs.
La transmission de l'héritage
L'héritage antique ne nous parvient pas directement. Il passe par les copistes byzantins, par les traducteurs et commentateurs du monde arabe, comme Averroès pour Aristote au XIIe siècle, par les monastères et les universités médiévales. Les humanistes de la Renaissance, Pétrarque, Érasme, reviennent aux textes originaux. Chaque époque réinvente les Anciens, la Révolution française admire Rome et Sparte, le XIXe siècle la Grèce. La querelle des Anciens et des Modernes, à la fin du XVIIe siècle, pose la question qui sert encore en dissertation, faut-il imiter les Anciens ou les dépasser ?
Auteurs et théories de référence, œuvres à connaître
- Homère, Iliade et Odyssée. Hésiode, Théogonie et Les Travaux et les Jours.
- Sophocle, Antigone et Œdipe roi. Eschyle, L'Orestie, où le tribunal de l'Aréopage remplace la vengeance.
- Hérodote, Histoires. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse.
- Platon, Apologie de Socrate, Gorgias, Le Banquet, La République, en particulier les livres VII et X.
- Aristote, Éthique à Nicomaque, Politique, Poétique.
- Épicure, Lettre à Ménécée. Lucrèce, De la nature. Épictète, Manuel. Sénèque, Lettres à Lucilius. Marc Aurèle, Pensées.
- Cicéron, La République, Les Devoirs. Virgile, Énéide. Ovide, Métamorphoses.
Faits, chiffres et repères historiques
- Vers 508 avant notre ère, réformes de Clisthène à Athènes.
- 490 et 480 avant notre ère, batailles de Marathon et de Salamine pendant les guerres médiques.
- 431 à 404 avant notre ère, guerre du Péloponnèse.
- 399 avant notre ère, mort de Socrate.
- Vers 387 avant notre ère, Académie de Platon. 335 avant notre ère, Lycée d'Aristote.
- 323 avant notre ère, mort d'Alexandre, début de l'époque hellénistique.
- 509 avant notre ère, fondation traditionnelle de la République romaine. 27 avant notre ère, Auguste, début de l'Empire.
- 529 à 534 de notre ère, compilation du droit romain sous Justinien.
Débats et controverses
Premier débat, le miracle grec. L'expression, due à Ernest Renan au XIXe siècle, fait de la Grèce le lieu d'une naissance soudaine de la raison. Les historiens insistent aujourd'hui sur les emprunts à l'Orient, Égypte, Mésopotamie, Phénicie, et sur la lenteur des évolutions.
Deuxième débat, la démocratie antique est-elle un modèle ? Elle invente la délibération des citoyens, mais repose sur l'exclusion de la majorité de la population. Benjamin Constant, en 1819, oppose la liberté des Anciens, participation au pouvoir collectif, à la liberté des Modernes, jouissance paisible de l'indépendance privée.
Troisième débat, Platon contre la démocratie. Sa critique du gouvernement de l'opinion reste une arme contre la démagogie, mais sa cité idéale a été lue, par Karl Popper notamment, comme un modèle de société fermée.
Quatrième débat, sagesses antiques et vie moderne. Le retour contemporain du stoïcisme dans les livres de développement personnel en fait souvent une technique de bien-être, au prix d'un contresens sur sa dimension rationnelle et cosmique.
Ce qu'il faut savoir mobiliser en dissertation
- Remonter à l'étymologie grecque ou latine d'une notion du sujet en introduction, polis, dêmos, logos, res publica, humanitas, et en tirer un vrai problème.
- Utiliser Antigone pour tout sujet sur la loi, la justice, l'obéissance et la conscience.
- Utiliser l'allégorie de la caverne pour l'opinion, la vérité, l'éducation et le rôle du philosophe.
- Utiliser l'animal politique d'Aristote pour la société, le langage et la nature de l'homme.
- Opposer épicurisme et stoïcisme sur le bonheur, le désir et la mort.
- Mobiliser Rome pour la république, le droit, le bien commun et l'humanitas.
- Piège fréquent, attribuer des citations approximatives. « Je sais que je ne sais rien » n'est pas dans Platon sous cette forme. Mieux vaut paraphraser exactement que citer faux.
- Piège fréquent, l'anachronisme, parler de démocratie athénienne comme d'une démocratie moderne, ou de droits de l'homme chez les Grecs.
Méthodes et exercices
Notions et mécanismes clés
- Mythos et logos : deux régimes de parole. Le premier raconte et fait autorité par la tradition. Le second argumente et se soumet à la critique d'autrui.
- Agora : place publique de la cité. Elle est à la fois un lieu de marché et un lieu de parole, ce qui en fait le symbole d'un pouvoir placé « au milieu », sous le regard de tous.
- Isêgoria : égal droit à la parole à l'assemblée. Elle est à distinguer de l'isonomie, l'égalité devant la loi.
- Boulè : conseil de cinq cents citoyens tirés au sort après Clisthène. Il prépare les décisions de l'assemblée.
- Nomos et phusis : la loi instituée par les hommes et la nature. Ce couple structure le débat entre les sophistes et Platon sur l'origine de la justice.
- Doxa et épistémè : l'opinion, variable et persuadable, et la science, fondée en raison. La rhétorique travaille la première, la philosophie vise la seconde.
- Aporie : impasse où aboutit souvent un dialogue socratique. Elle n'est pas un échec, elle marque le début de la recherche.
- Mimèsis : imitation. Platon la condamne comme copie de copie. Aristote la réhabilite comme source naturelle de connaissance et de plaisir.
- Hubris : démesure, faute de celui qui oublie sa condition de mortel. Elle est le ressort de nombreux récits tragiques.
- Phronèsis : prudence, sagesse pratique chez Aristote. C'est la capacité de bien délibérer dans le particulier, là où il n'existe pas de règle universelle.
- Exercice spirituel : pratique quotidienne de transformation de soi (examen de conscience, méditation de la mort). Pierre Hadot l'a mis au centre de sa lecture de la philosophie antique.
- Auctoritas et potestas : à Rome, l'autorité morale du Sénat et le pouvoir légal des magistrats. Cette distinction est utile pour tout sujet sur le pouvoir.
- Translatio studii : idée médiévale d'un transfert du savoir d'Athènes à Rome, puis à l'Occident chrétien. Elle fonde la notion même d'héritage.
Chaînes de raisonnement
De la cité à la raison. Dans la polis, les décisions se prennent par des discours contradictoires devant des égaux, et les lois sont écrites et exposées. La parole qui l'emporte est donc celle qui convainc, non celle qui ordonne au nom des dieux. Jean-Pierre Vernant en tire l'idée que la pensée rationnelle grecque est solidaire de l'espace politique de la cité. Retenir ce lien évite de présenter le logos comme une simple découverte de savants isolés.
De la persuasion au soupçon. Si tout se décide par la parole, celui qui maîtrise la parole peut tout décider, et c'est ce que vendent les sophistes. Platon répond qu'une persuasion sans savoir flatte au lieu de soigner, comme la cuisine imite la médecine dans le Gorgias. La démocratie produit donc à la fois la rhétorique et sa critique philosophique. On tient là une tension durable entre liberté de parole et vérité.
De la vengeance au tribunal. Dans l'Orestie d'Eschyle, le meurtre appelle le meurtre de génération en génération. Athéna institue un tribunal de citoyens qui juge Oreste, et les Érinyes vengeresses deviennent des divinités protectrices de la cité. La tragédie met ainsi en scène le passage de la violence privée à la justice publique. C'est l'argument central pour tout sujet sur la justice et la violence.
Du déclin de la cité au souci de soi. Quand les royaumes hellénistiques absorbent les cités, l'individu n'a plus prise sur les décisions politiques. La philosophie déplace alors son objet vers ce qui reste en son pouvoir, ses jugements, ses désirs, sa paix intérieure. Stoïcisme et épicurisme répondent à une perte de maîtrise collective par une maîtrise de soi, ce qui éclaire aussi leur retour dans les périodes de crise.
De la conquête à la transmission. Rome domine militairement la Grèce, mais adopte sa langue savante, sa philosophie et ses modèles littéraires. Cicéron traduit en latin le vocabulaire philosophique grec, et fournit ainsi aux siècles suivants leurs mots. L'héritage n'est donc jamais une simple conservation : il passe par la traduction, qui transforme ce qu'elle transmet.
Des Anciens comme modèle aux Anciens comme étape. Tant que l'Antiquité est une autorité, on l'imite, et la question est de bien l'imiter. Dès qu'on conçoit un progrès cumulatif des connaissances, les Anciens deviennent l'enfance de l'humanité, idée que Pascal développe dans sa préface pour un traité sur le vide. Toute dissertation sur l'héritage se joue entre ces deux attitudes.
Exemples et références à connaître
- L'oraison funèbre de Périclès, au livre II de Thucydide. Périclès y fait l'éloge d'Athènes comme cité ouverte, où chacun s'occupe à la fois de ses affaires et de celles de la cité. C'est le texte de référence pour présenter l'idéal démocratique athénien de l'intérieur.
- Le dialogue mélien, au livre V de Thucydide. Les Athéniens y expliquent aux Méliens que les forts font ce qu'ils peuvent et que les faibles subissent. Ce passage sert pour tout sujet sur la force, le droit et la politique extérieure. Hobbes a traduit Thucydide en anglais avant d'écrire sa philosophie politique.
- Le débat perse sur les constitutions, au livre III d'Hérodote. Trois nobles perses y défendent tour à tour le gouvernement du peuple, celui d'un petit nombre et celui d'un seul. C'est la première comparaison des régimes, bien avant Aristote.
- L'anneau de Gygès, au livre II de la République. Un berger devenu invisible commet toutes les injustices. La question posée est simple : serait-on juste si l'on était assuré de l'impunité ? Exemple idéal pour la morale, la loi et le regard d'autrui.
- Calliclès dans le Gorgias. Il soutient que la loi est une invention des faibles pour brider les forts, et que la justice selon la nature est la domination du meilleur. Il faut le connaître pour exposer une thèse adverse solide.
- Le mythe de Theuth dans le Phèdre de Platon. L'écriture y est présentée comme un remède qui affaiblit la mémoire vivante. La référence vaut pour la technique, le savoir et aujourd'hui le numérique.
- L'argument du banquet, au livre III de la Politique d'Aristote. Plusieurs personnes ordinaires réunies peuvent juger mieux qu'un seul expert, comme un repas où chacun apporte sa part vaut mieux qu'un repas offert par un seul. C'est l'argument antique en faveur de la délibération collective.
- Épictète, esclave affranchi, et Marc Aurèle, empereur, partagent la même doctrine. Le contraste montre que le stoïcisme prétend rendre libre quelle que soit la condition sociale.
- Lectures modernes à citer avec leur date : Hegel lit Antigone comme le conflit de deux droits également légitimes dans la Phénoménologie de l'esprit (1807). Nietzsche, dans La Naissance de la tragédie (1872), accuse Socrate d'avoir tué l'esprit tragique. Anouilh réécrit Antigone en 1944. Fustel de Coulanges, dans La Cité antique (1864), met en garde contre l'imitation des Anciens.
- Ordres de grandeur : les citoyens athéniens de plein droit ne représentaient qu'une minorité des habitants de l'Attique, estimée à quelques dizaines de milliers d'hommes adultes. Chiffre à donner comme une estimation, jamais comme une donnée exacte.
Techniques
Tirer un problème d'une étymologie
L'étymologie ne prouve rien, elle fait voir un écart. Réflexe en trois temps : donner le sens ancien, montrer ce qu'il inclut ou exclut, en tirer une tension avec le sens actuel.
Mini-exemple. Sujet « Qu'est-ce qu'un citoyen ? ». Le mot latin civis, comme le grec politès, désigne le membre d'une communauté qui participe aux décisions et aux charges. Or le citoyen moderne vote rarement et se définit d'abord par des droits. Le problème surgit : la citoyenneté est-elle une participation ou une protection ? On retrouve l'opposition de Benjamin Constant, amenée par le mot lui-même.
Mobiliser un exemple antique sans le plaquer
Quatre gestes, dans l'ordre : situer (auteur, œuvre, passage), restituer exactement (paraphrase fidèle plutôt que citation douteuse), analyser ce que l'exemple montre, rattacher explicitement au sujet. L'exemple doit porter un argument et non l'orner.
Mini-exemple. Sujet « La loi peut-elle être injuste ? ». Mauvais usage : « Comme le montre Antigone, la loi peut être injuste. » Bon usage : dans la tragédie de Sophocle, Créon interdit la sépulture de Polynice au nom du salut de la cité, et Antigone l'enterre au nom de lois divines non écrites. L'intérêt n'est pas de donner raison à Antigone. La pièce montre que la loi positive peut entrer en conflit avec une norme qu'elle ne produit pas, ce qui pose la question d'un critère supérieur, que Cicéron nommera loi naturelle.
Construire un plan avec des références antiques
L'Antiquité fournit rarement une seule thèse. Elle offre des couples opposés : Platon et Aristote, sophistes et Socrate, stoïciens et épicuriens, Créon et Antigone. Un bon plan fait dialoguer ces couples, puis les dépasse par une référence moderne ou par une distinction conceptuelle.
Mini-exemple. Sujet « Faut-il se fier à l'opinion ? ». Première partie, l'opinion trompe : la caverne. Deuxième partie, l'opinion collective peut juger juste : l'argument du banquet d'Aristote. Troisième partie, la valeur de l'opinion dépend des conditions de sa formation, délibération et éducation.
Éviter l'anachronisme par une phrase de contexte
Chaque fois qu'un mot moderne sert à décrire l'Antiquité (démocratie, individu, droits, liberté), une phrase suffit à marquer la différence. Mini-exemple : « La démocratie athénienne est directe, fondée sur le tirage au sort et réservée aux citoyens mâles, ce qui interdit de la comparer terme à terme à nos régimes représentatifs. »
Sujets classiques traités
Choisis ton niveau. Difficulté indicative ; les exercices qui se suivent restent dans l'ordre.
Sujet 1. Faut-il toujours obéir aux lois ?
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Problématique : si la loi fonde la vie commune, peut-on lui désobéir sans détruire ce qui rend possible la justice elle-même ?
I. Obéir aux lois est la condition de la cité. Socrate, dans le Criton, refuse de fuir parce qu'il a accepté toute sa vie la protection des lois d'Athènes. Les lois personnifiées lui demandent s'il veut les détruire. Chez Aristote, l'homme sans loi devient le pire des animaux.
II. Mais la loi peut contredire une justice plus haute. Antigone invoque des lois non écrites. Cicéron fait de la loi naturelle, conforme à la raison, la mesure de toute loi positive. Une loi injuste perd sa force d'obligation morale.
III. La désobéissance légitime reste publique et assume la sanction. Antigone agit à visage découvert et accepte la mort, Socrate conteste le jugement par la parole et non par la fuite. Ouverture moderne : la désobéissance civile de Thoreau en reprend la logique. Le critère n'est pas l'obéissance aveugle mais la fidélité au principe de la loi.
Sujet 2. Les Anciens ont-ils encore quelque chose à nous apprendre ?
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Problématique : peut-on hériter d'une pensée née dans un monde disparu sans en faire ni une idole ni une antiquité morte ?
I. Les Anciens comme autorité. Pour la Renaissance et pour les partisans des Anciens dans la querelle lancée par Charles Perrault en 1687, la perfection est derrière nous et il faut imiter. La formule médiévale attribuée à Bernard de Chartres fait de nous des nains assis sur les épaules de géants.
II. Les Anciens dépassés. En science, le savoir se cumule : la physique d'Aristote a été abandonnée. En politique, une démocratie fondée sur l'esclavage ne peut être un modèle. Constant montre que la liberté antique ne convient plus à des sociétés commerciales.
III. Les Anciens comme interlocuteurs. Ce qui se transmet n'est pas une doctrine mais des questions et des méthodes : l'examen socratique, la délibération, le souci de soi. Pierre Hadot lit la philosophie antique comme une manière de vivre. On hérite en réinterprétant, ce que chaque époque a fait.
Sujet 3. Peut-on apprendre à être heureux ?
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Problématique : le bonheur relève-t-il de la chance, du plaisir ou d'un travail sur soi qu'une discipline peut enseigner ?
I. Le bonheur semble échapper à l'apprentissage. Le mot grec eudaimonia évoque un bon démon, et la tragédie montre Œdipe, heureux et puissant, précipité dans le malheur. Aristote lui-même admet que les grands revers peuvent ruiner une vie vertueuse.
II. Les sagesses antiques en font pourtant un art. Épicure enseigne à trier ses désirs et à ne pas craindre la mort. Épictète enseigne à distinguer ce qui dépend de nous. Sénèque recommande de reprendre possession de son temps. Tout cela s'exerce chaque jour.
III. Apprendre à être heureux, c'est surtout apprendre à juger. Aristote rappelle que la vertu naît de l'habitude, et Montaigne, reprenant les Anciens, intitule un de ses Essais « Que philosopher c'est apprendre à mourir ». Limite à signaler : réduire ces sagesses à des recettes de bien-être leur fait perdre leur dimension rationnelle.
Sujet 4. Le peuple peut-il gouverner ?
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Problématique : le gouvernement exige-t-il une compétence réservée à quelques-uns, ou le jugement collectif du peuple vaut-il mieux que celui des experts ?
I. La critique platonicienne. Au livre VI de la République, la cité démocratique ressemble à un navire dont les marins se disputent la barre sans rien savoir de la navigation. Gouverner est une science, et la foule est livrée aux démagogues.
II. La défense antique de la compétence partagée. Dans le mythe du Protagoras, pudeur et justice sont données à tous. Aristote, avec l'argument du banquet, montre que le jugement collectif peut surpasser celui d'un seul. Athènes pratique le tirage au sort et la rotation des charges.
III. Le peuple juge plus qu'il ne gouverne. Rome distingue l'autorité du Sénat et le pouvoir des magistrats, et Cicéron défend un régime mixte. Les modernes confient la décision à des représentants élus. Bernard Manin a rappelé que l'élection était considérée dans l'Antiquité comme aristocratique et le tirage au sort comme démocratique. On peut ouvrir sur le retour contemporain du tirage au sort dans des conventions citoyennes.
Sujet 5. Le mythe est-il le contraire de la raison ?
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Problématique : le récit mythique est-il une forme primitive de pensée que la raison doit remplacer, ou une manière de dire ce que l'argument n'atteint pas ?
I. Le logos s'est construit contre le mythe. Les physiciens d'Ionie cherchent des causes naturelles, et Xénophane raille des dieux faits à l'image des hommes. Thucydide écarte le merveilleux pour ne garder que ce qui est vérifiable.
II. La raison a besoin du mythe. Platon, le plus rationnel des philosophes, invente la caverne, Gygès, Theuth et le mythe d'Er au livre X de la République. Le mythe rend visible ce qui ne se démontre pas, il persuade l'âme entière.
III. Le mythe comme pensée à part entière. Il porte une vérité sur la condition humaine : Prométhée pour la technique, Œdipe pour le savoir de soi. Les Métamorphoses d'Ovide nourrissent l'art occidental pendant des siècles. La raison moderne produit elle aussi ses mythes, par exemple celui d'un progrès indéfini.
Sujet 6. La parole peut-elle être une arme ?
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Problématique : la puissance de persuasion est-elle une menace pour la vérité et pour la cité, ou l'instrument même de la liberté politique ?
I. La parole est une puissance redoutable. Gorgias fait de la parole un maître capable de tout obtenir. Dans le Gorgias de Platon, la rhétorique permet de faire croire sans faire savoir, et le dialogue mélien montre que la force peut se donner un discours.
II. Mais la parole remplace la violence. Dans la cité, on se bat par les discours plutôt que par les armes. L'Orestie substitue le procès à la vengeance. Aristote fait du langage le propre de l'animal politique, capable de débattre du juste.
III. Tout dépend de l'usage et du cadre. Cicéron veut unir éloquence et sagesse dans la figure de l'orateur honnête. Une parole soumise à la contradiction et à des règles publiques devient un contre-pouvoir. Ouverture : propagande et réseaux sociaux posent à nouveau la question du Gorgias.
Sujet 7. Que peut-on apprendre de l'histoire ?
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Problématique : si les événements ne se répètent jamais, que reste-t-il de l'ambition antique de tirer des leçons du passé ?
I. L'histoire enseigne. Hérodote veut que les grands faits ne tombent pas dans l'oubli. Thucydide espère que son œuvre servira à ceux qui voudront voir clair dans des événements semblables. Cicéron fait de l'histoire la maîtresse de la vie, et Machiavel commente Tite-Live pour instruire les gouvernants.
II. Mais les leçons sont rarement retenues. Hegel observe que les peuples tirent peu d'enseignements de l'histoire, parce que chaque situation est singulière. Les Révolutionnaires de 1789 imitent Rome et Sparte et projettent sur elles leurs propres idéaux.
III. L'histoire apprend à comprendre plutôt qu'à prévoir. Thucydide distingue les prétextes et les causes profondes. Cette méthode reste féconde, comme le montre l'usage contemporain de la peur de Sparte face à la puissance athénienne pour penser les rivalités entre grandes puissances. La leçon n'est pas une recette mais un regard.
Erreurs fréquentes
- Citer faux. Une citation inventée ou attribuée au mauvais auteur ruine la crédibilité de toute la copie. En cas de doute, paraphraser exactement en indiquant l'œuvre.
- Plaquer un exemple. Résumer Antigone ou la caverne sans montrer ce que l'exemple prouve pour le sujet posé ne rapporte presque rien. Chaque référence doit porter un argument.
- Confondre les doctrines. Faire d'Épicure un apologiste de la jouissance, ou du stoïcisme une résignation passive, sont deux contresens que les correcteurs sanctionnent. Le plaisir épicurien est l'absence de trouble, la liberté stoïcienne est une maîtrise active du jugement.
- Tomber dans l'anachronisme ou l'idéalisation. Parler de droits de l'homme chez les Grecs, ou présenter Athènes comme une démocratie exemplaire en oubliant les exclusions, révèle une connaissance de surface.
- Enfermer la dissertation dans l'Antiquité. Le programme demande de relier les notions à leur histoire. Un plan qui n'aboutit jamais à une lecture moderne, Hegel, Constant, Arendt ou un débat actuel, manque la question de l'héritage, qui est précisément celle du lien entre les Anciens et nous.
Fiche rédigée à partir du programme officiel de lettres et philosophie des classes préparatoires économiques et commerciales (2021), première année, rubrique « l'héritage de la pensée grecque et latine ». Le programme ne fixe pas d'œuvres. Il demande de rapporter l'étude des œuvres littéraires et philosophiques aux représentations mythologiques, religieuses et esthétiques, et à l'histoire des sciences et des techniques, en tenant compte des relations qui unissent les notions à leur histoire. Cette fiche rassemble ce qu'un étudiant doit savoir de cet héritage pour s'en servir en dissertation, du passage du mythe au logos jusqu'à la transmission des Anciens aux Modernes. Les dates antérieures à notre ère sont souvent approximatives et données comme telles.